Discussion avec Noémie Leguennec du Groupe Charles Perroud

Les TMS (Troubles Musculo Squelettiques) sont un problème historique dans les métiers de l’artisanat et ne cessent de s’accroître depuis la convergence des TPE vers l’industrie.

Ils sont liés à une activité sérielle de fabrication qui induit d’avoir un geste répété et d’être dans la même position selon la typologie du métier. L’entreprise prend ainsi le risque d’augmenter son taux d’accident du travail et de voir sa qualité de production perdre en gamme.
Aujourd’hui il est demandé aux employés industriels d’apprendre toujours plus rapidement un métier, sans apprendre les bons gestes et sans prendre de recul sur leur environnement.

Noémie Leguennec a accepté de nous partager son expérience sur l’amélioration des conditions de travail qu’elle a entreprise au sein des ateliers du Groupe Charles Perroud, spécialisé dans la joaillerie.

Ergofrance : Merci Noémie d’avoir accepté cette interview sur la prévention des TMS dans les métiers de l’artisanat. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre fonction ?

Noémie Leguennec : Je suis ingénieur de production et je manage 80 personnes sur les postes de bijoutiers et de polisseurs. J’organise et j’anime les équipes de production et je les sensibilise au mieux sur les risques de TMS.

Ergofrance : Quelles sont les problématiques que vous avez rencontré au sein des métiers de la joaillerie ?

Noémie Leguennec : Nous avons souvent rencontré des problématiques au niveau du dos. Nos ouvriers ont tendance à se pencher sur leur poste de travail. Des cas de hernies discales se sont déclarés, qui ont été la sonnette d’alarme. Des problèmes de circulation du sang et de cheville reviennent fréquemment sur les postes de polissage. Il y a peu d’espace sous les tables de travail à cause du moteur de la tour à polir. Pour des raisons de sécurité, l’accès au bouton d’urgence ne doit pas être entravé.
Nos métiers restent encore majoritairement manuels. Les mains, les avant bras et les yeux sont aussi les plus touchés. Comme exemple, nous avions implanté des lampes sur les postes des bijoutiers. Ils ont besoin de beaucoup de luminosité pour travailler finement les matériaux. Quelques mois après, nous avons eu écho d’employés qui se plaignaient de douleurs au dos. Nous sommes restés quelque peu perplexes et nous ne trouvions pas encore la relation de cause à effet entre l’installation des lampes et les problèmes de dos. Après plusieurs observations, nous avons constaté que les lampes étaient mal placées et généraient des reflets sur les bijoux que les employés taillaient. Cela obligeait automatiquement les employés à changer de posture sur leurs chaises, qui avait pour impact d’aggraver les maux de dos.

Ergofrance : Quelles ont été vos actions pour enrayer ce problème ?

Noémie Leguennec : Tout d’abord, j’ai fait remonter l’information à la hiérarchie. Ce qui n’a pas été forcément l’étape la plus simple…

Ergofrance : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontré pendant cette procédure ?

Noémie Leguennec : Le problème est de niveau social. Dans nos corps de métier, il est rare qu’un employé vienne nous informer sur ses problèmes de santé, d’autant plus que les troubles musculo squelettiques touchent principalement les 40-50 ans. Le fait d’en parler peut être vu comme une marque de faiblesse. Pourquoi mon collègue à côté n’a pas de douleur et moi oui ? Il y a un non-dit, découlant d’une fierté bien ancrée. Dans la majorité des cas, les pathologies sont la conséquence de plusieurs années de mauvaises pratiques.
Nous avons eu le cas avec une de nos employés d’environ 40 ans. Depuis plusieurs mois elle avait des douleurs au poignet et à la main. Considérée comme la meneuse de son équipe, il était hors de question pour elle d’en parler à sa hierarchie. Les circonstances ont fait qu’un jour je suis tombée sur une discussion qu’elle avait avec un autre membre du personnel. Elle disait qu’elle comptait mentir sur son état de santé à la médecine du travail. Je suis intervenue tout de suite et nous avons mis en place des dispositions pour éviter d’aggraver son état de santé.

Ergofrance : Comment avez vous mis en place ces solutions ?

Noémie Leguennec : Nous avons fait appel à des experts qui ont analysé nos besoins vitaux et nous ont proposé du matériel adapté pour chaque poste de travail. Un cahier des charges a été ensuite mis en place. Des chaises ergonomiques inclinables ont été une solution pour le bas du dos afin de limiter les risques d’hernies. Nous nous sommes équipés de mobiliers d’atelier amovibles dont il est possible de monter et de descendre selon la taille de l’employé. Nous avons ajouté un variateur de vitesse au poste de polissage pour que l’employé n’ait pas à forcer selon la typologie du matériaux. Il peut ainsi modifier la vitesse du tour en gardant la même force. Nous prenons en compte davantage de critères sur l’employé. Est il gaucher ou droitier ? Quelles sont sa taille et sa morphologie ? Ces informations permettent ainsi d’optimiser son environnement de travail.

Ergofrance : La sécurité et l’ergonomie sont ils deux facteurs autonomes pour vous ? 

Noémie Leguennec : Non, je pense que les deux sont liés. L’ergonomie permet d’anticiper les accidents sous jacents.

Ergofrance : Avez vous des conseils supplémentaires à nous partager ?

Noémie Leguennec : Etre toujours dans la prévention à travers l’observation. Il faut diagnostiquer rapidement les premiers signaux et insister auprès du personnel sur les problématiques physiques qui peuvent rencontrés et de ne pas hésiter à en parler ouvertement.